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Le travail dans le monde romain avec 41 gravures dans le texte histoire Universelle du travail Paris Félix Alcan 1912

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Le travail dans le monde romain avec 41 gravures dans le texte histoire Universelle du travail Paris Félix Alcan 1912 : la sélection


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Qu?est-ce que le courrant philosophique stoïcien ? Et comment le définissez-vous ?

Pendant que le cynisme, l'épicurisme, l'académisme affaiblissaient les liens de la société antique, et, en énervant le principe de la morale, travaillaient sans le savoir à préparer l'avènement d'une conception plus vaste de la justice, une autre école plus mâle et plus austère, qui a laissé le renom d'une école de grandeur d'âme, apportait une part bien autrement importante au renouvellement moral et social de l'humanité: «Il semblait, dit Montesquieu, que la nature humaine eût fait un effort pour produire d'elle-aime cette secte admirable qui était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais vus 1.»

L'idée fondamentale du stoïcisme, idée déjà émise par Socrate et par Platon, mais que les. premiers stoïciens, Zénon, Chrysippe et Cléanthe, ont exprimée avec bien plus de précision et un développement plus philosophique, c'est l'idée d'une justice naturelle, d'un droit naturel qui a son fondement dans l'essence même de l'homme et dans sa parenté avec la divinité. «La loi, disait Chrysippe, est la reine de toutes les choses divines et humaines, l'arbitre du bien et du mal, du juste et de l'injuste, la souveraine maîtresse des animaux sociables par nature. Elle commande ce qui doit être fait et défend le contraire,» Quel est le principe de la loi ou de la justice? C'est Dieu ou Jupiter: «On ne peut trouver, disait Chrysippe, uu autre principe de la justice que Jupiter ou la nature première ou universelle. Et l'on ne doit pas dire seulement avec Orphée que la justice est assise à la droite de Jupiter il est lui-même le droit et la justice; il est la plus antique et la plus parfaite des lois.» Cette loi, étant elle-même la droite raison, unit tous ceux qui ont la raison. en partage: «Or, tous les hommes possèdent la raison qui est une dans son principe; donc tous les hommes sont capables de la loi et de la même loi» 2.

Les doctrines du stoïcisme sur la loi naturelle trouvèrent à Rome, dans Cicéron, un interprète ou même un promoteur de génie. Le De legibus est un livre tout stoïcien et, selon toute apparence, traduit en partie des stoïciens 3. C'est le premier traité de droit naturel que nous présente l'histoire de la philosophie; au moins le livre les de cet ouvrage était-il tout entier consacré aux principes du droit. Ces principes sont ceux que nous venons de résumer d'après les premiers stoïciens. Cicéron les proclamait et, de plus, il les défendait contre les objections des académiciens et de Carnéade rapportées plus haut et que nous ne connaissons que par lui. La science du droit, dit-il, ne se tire pas des édits des préteurs ni de la loi des Douze Tables, mais de la philosophie même, ex intima philosophia. Or, la philosophie nous apprend qu'il y a dans tous les hommes une raison commune; cette raison, c'est la loi même; elle est chez tous les hommes, elle leur parle à tous le même langage; elle vient de Dieu et nous unit à lui. Ce n'est pas une loi écrite, elle est née avec nous; nous ne l'avons pas apprise, reçue d'autrui, lue dans les livres; nous l'avons trouvée et puisée dans la nature même. C'est de cette loi qu'émane le droit. Le droit, c'est la raison; comme elle, il est divin; comme elle, il est invariable, fondé dans la nature non dans l'opinion. Il est absurde de supposer que la justice repose sur les institutions et sur les lois des peuples. Eh quoi! si les lois sont faites par des tyrans? Qu'importe que ce soit ou un seul homme, ou plusieurs, ou tous? Si tous les Athéniens avaient approuvé des lois tyranniques, auraient-elles paru justes par cette raison? Il n'y a de justice que celle qui est fondée sur la nature: ce qu'un intérêt établit, un autre le détruit. Si les volontés du peuple, si les décrets des chefs de l'État, si les sentences des juges établissaient, le juste et l'injuste, ils pourraient rendre juste le brigandage, l'adultère, le faux. Pour commettre un crime avec justice, il suffirait d'avoir les suffrages de la multitude! Tout ce qui est bon a sa raison en soi-même et dans la nature. Juge-t-on du vrai et du faux par leurs conséquences? Non, mais par leurs qualités intrinsèques. Il en est de même de la vertu, qui n'est que la nature perfectionnée par la raison. Il en est de même du droit, car ce qui est juste est vrai 4.

Ainsi, au-dessus de l'État, il y a la raison, le droit, la loi. Les États particuliers ne sont que des membres d'un grand tout, gouverné par la raison. Voilà l'État véritable, voilà l'idéal de l'État, voilà cette république universelle que Zénon rêvait entre tous les peuples, supprimant, dans son utopie; les cités particulières, comme Platon la famille et la propriété 5.

Dans cet ordre d'idées, Marc-Aurèle disait: Il n'y a qu'un seul monde, un seul Dieu, une seule loi, une seule vérité. De même qu'il n'y a qu'une seule lumière, quoiqu'elle paraisse se diviser sur les murailles, sur les montagnes et sur les objets divers, il n'y a qu'une âme qui se partage entre les êtres intelligents 6. Tous les êtres tendent à s'unir, la terre avec la terre, l'eau avec l'eau, et l'air avec l'air f les animaux se rassemblent, les abeilles, les poussins, les grands troupeaux sont des sociétés qui nous présentent le modèle de ce que doit être la nôtre 7. Un poète a dit dans une pièce de théâtre: «0 chère cité de Cécrops!» Chère cité de Jupiter, s'écrie Marc-Aurèle 8. Ce lien universel est si étroit qu'il ne peut rien arriver de bon ou d'utile à chacun, qui ne soit bon à l'univers. Ce qui est utile à l'abeille est utile à la ruche; et réciproquement ce qui est utile à la ruche est utile à l'abeille 9. Celui qui se sépare autant qu'il est en lui du reste de l'univers, soit en s'indignant contre les accidents de la vie, soit en commettant quelque injustice, est semblable à un bras, un pied, une tète, coupés et séparés du corps 10. Il ne suffit pas de dire: je suis une partie du tout; il faut dire: je suis une partie du corps de la société humaine, et en général de la nature. Si l'univers entier forme une seule famille, à plus forte raison cela est-il vrai du genre humain. «Homo sum et nihil humani à me alienum putto.» Ce beau mot de Térence est le cri du stoïcisme. Il faut aimer l'homme, par cela seul qu'il est homme 11. Tous les hommes sont parents; et comme leur mère commune est la nature, c'est-à-dire la raison de Dieu, commettre une injustice envers les hommes est une impiété 12.

Ce n'était pas là seulement une utopie. Déjà, l'idée d'un droit des gens, jus gentium 13, c'est-à-dire d'une justice entre les divers peuples, qui vient tempérer et purifier les droits de la guerre, commence à s'introduire dans les esprits. Le De officiis, de Cicéron, est le premier écrit, chez les anciens, où ce principe d'une justice que l'on doit même à l'ennemi commence à se faire jour. Le droit fécial des Romains en était la première forme 14. Cicéron, s'appuyant sur l'autorité de ce droit sacré, recommande à ses concitoyens, à l'exemple de leurs ancêtres, le respect des nations ennemies, la loyauté dans les alliances. Il ne veut pas que, dans l'exécution d'un traité, l'on sacrifie l'esprit à la lettre 15. Il ne veut pas qu'on éternise la guerre, quand la paix est sans péril 16. Il flétrit l'habileté d'un certain Q. Fabius Labiénus qui, chargé de terminer une contestation de territoire entre Noles et Naples, avait adjugé à Rome l'objet du débat 17. Ainsi commençait à se faire jour l'idée d'une certaine fraternité entre les peuples, idée si ignorée des âges barbares, où l'étranger n'est autre chose que l'ennemi 18.

Il est aisé de comprendre que les principes précédents, si peu favorables aux préjugés de cité, devaient l'être encore moins à la doctrine de l'esclavage. Si le sage seul est vraiment libre, s'il est libre dans la pauvreté, dans la captivité, dans la servitude, si Épictète est plus libre que son maître, s'il y a une liberté inviolable que ni la loi, ni la force, ni aucun accident extérieur ne peuvent faire fléchir, si enfin le seul esclavage est l'esclavage des passions, n'est-il pas évident que l'esclavage légal est une oppression, l'abus de la force, la honte de celui qui l'impose et non pas de celui qui le subit? Si tous les hommes sont parents, s'ils sont tous d'une même famille et d'une même race, s'ils ont une même raison, une même nature, un même auteur, comment croire qu'il soit permis aux uns d'opprimer les autres et de les réduire en servitude? Le stoïcisme n'eût-il pas déduit ces conséquences, elles se déduisaient d'elles-mêmes, par la force des choses, des principes posés.

On peut, à la vérité, mettre en question si le stoïcisme primitif a combattu l'esclavage. Un seul texte de Zénon ne suffirait pas peut-être pour conclure à l'affirmative 19. Mais dans les stoïciens romains, l'hésitation n'est plus possible. Je citerai les deux passages les plus importants: celui de Sénèque et celui d'Épictète. Tout le monde connaît ce beau morceau de Sénèque: «Ils sont esclaves? dites qu'ils sont hommes. Ils sont esclaves? Ils le sont comme toi ! Celui que tu appelles esclave est né de la même semence que toi, il jouit du même ciel, respire le même air, vit et meurt comme toi 20. «Épictète est encore plus fort: il s'empare du principe même d'Aristote, pour le tourner contre l'esclavage. «Il n'y a d'esclave naturel que celui qui ne participe pas à la raison or cela n'est vrai que des bêtes et non des hommes. L'âne est un esclave destiné par la nature à porter nos fardeaux, parce qu'il n'a point en partage la raison et l'usage de sa volonté. Que si ce don lui eût été fait, l'âne se refuserait légitimement à notre empire, et serait un être égal et semblable à nous 21.» Épictète s'appuie encore sur le principe que nous ne devons pas vouloir aux autres hommes ce que nous ne voulons pas pour nous-mêmes. Or, nul ne veut être esclave; pourquoi . donc se servir des autres comme d'esclaves? Telles étaient les pensées d'Épictète et de Sénèque sur l'esclavage. Mais, par une rencontre qui prouvait encore mieux que toutes ces maximes l'égalité naturelle des hommes, les deux plus beaux génies du stoïcisme à Rome se trouvèrent aux deux extrémités des conditions sociales: Épictète, Marc-Aurèle, un esclave, un empereur, animés d'une foi commune, étaient sans doute un merveilleux témoignage de cette nouvelle, fraternité, dogme commu des stoïciens et des chrétiens; et, par un renversement qui confondait tout, la Providence avait voulu que l'esclave fût le maître, et l'empereur le disciple.

Le plan de cet ouvrage ne nous permet pas d'insister sur un point qui nous paraît aujourd'hui bien démontré, c'est que le principe: de la sociabilité a été compris par les derniers stoïciens de la manière la plus large; que d'Aristote à Marc-Aurele, la philosophie ancienne a toujours été en développant les idées d'humanité, de bienveillance, d'égalité. La seule question qui, pour quelques esprits, semble encore en suspens, c'est de savoir si la philosophie ancienne est arrivée par elle-même à ces nouvelles conséquences, ou si elle les doit à une influence venue d'ailleurs. Or, à notre avis, pour celui qui étudie la philosophie antique dans tout son développement, la réponse ne saurait être douteuse. Que trouvez-vous en effet dans Platon? Un principe qui, entendu dans toute sa force, suffirait à lui seul pour porter ces conséquences dont on s'étonne: c'est qu'il y a une société naturelle entre l'homme et Dieu; c'est que l'objet de la science et de la vertu est Dieu. En plaçant si haut le principe et le modèle du bien, Platon affranchissait, sans le savoir, l'homme des fausses conventions, des lois arbitraires, du joug de l'inégalité. Mais il ne vit pas ces conséquences, et laissa le citoyen opprimé par l'État, tout en appelant le sage à une vertu idéale, supérieure à la vertu politique. Aristote va plus loin que Platon: il comprend admirablement le principe de la sociabilité: il dit que rien n'est plus doux pour l'homme que la société de l'homme; il unit les hommes à la fois par la justice et par l'amitié; enfin sa morale serait la morale universelle, s'il n'avait admis l'esclavage. Ainsi, quelles limites séparent la morale d'Aristote et de Platon de la morale des derniers stoïciens? Deux choses: la cité et l'esclavage. Or, voyez, après Aristote, les révolutions qui mêlent et confondent tous les États, Alexandre en Asie, les Grecs en Égypte, en Syrie, jusque dans les Indes; les Romains en Grèce, en Judée; les Juifs et les Grecs à Rome: les républiques partout détruites, l'empire romain établissant partout l'unité; en même temps, l'épicurisme dissolvant les liens politiques; le stoïcisme forçant l'homme à rentrer en lui-même, à se séparer de la nature, des accidents extérieurs de la pauvreté, de la misère, de l'exil, de l'esclavage; un Cléanthe travaillant de ses mains, et tous les premiers stoïciens sortant des rangs les plus humbles de la société: la doctrine de l'unité du monde, de la république universelle, de la loi reine des mortels et des immortels, formant de tous les hommes une même famille; la bienfaisance enfin proclamée par Cicéron; comme une vertu égale à la justice. Je demande si, après trois ou quatre siècles d'un pareil travail, il est étonnant que l'idée de la cité et celle de l'esclavage se soient affaiblies, atténuées, évanouies enfin dans cette philosophie humaine et généreuse que nous admirons. Je demande s'il est plus difficile à la raison humaine de comprendre que les hommes sont frères, que de comprendre que la fin dernière de la vertu est l'amour de Dieu. Or, saint Augustin lui-même reconnaît que c'est là le fond de la philosophie de Platon.

Résumons cependant rapidement 22, les principaux progrès de la morale sociale sous l'influence du stoïcisme. Nous avons parlé déjà de l'esclavage. Signalons maintenant les idées stoïciennes ou déterminées par l'influence des stoïciens sur la famille. Musonius 23 et Plutarque démontrent que le mariage est la plus nécessaire, la plus antique, la plus sainte des unions; ils rejettent comme une impiété ce paradoxe que le sage est délié du devoir de se marier. Le but suprême du mariage c'est pour l'homme et la femme la communauté de la vie et des enfants. Ils s'associent pour vivre ensemble, pour agir ensemble, pour engendrer ensemble, pour nourrir et élever ensemble les fruits de leur union. Tout doit être commun entre eux, les biens, le corps, l'âme, les enfants, les amis et les dieux. Ils se doivent aide, assistance et affection en toutes circonstances, dans les maladies comme dans la santé, dans l'infortune comme dans le bonheur. Les stoïciens établissaient l'égalité de l'homme et de .la femme. «Tous les êtres humains sont égaux, parce que tous participent à la raison de Jupiter. L'étincelle divine, qui brille dans l'âme de l'homme, brille aussi dans celle de la femme. Elle est la compagne et non la servante de l'homme. Elle ne partage pas seulement sa table et son lit; elle doit partager ses intérêts, ses peines, ses tristesses et ses joies.» Sénèque commandait la même fidélité au mari envers la femme qu'à la femme envers son mari. Les devoirs envers l'enfant étaient enseignés aussi bien qu'envers les parents, et le pouvoir abusif que l'ancienne loi attribuait au père de famille ramené à des notions plus saines et plus humaines. Musonius et Épictète s'élèvent contre l'atroce usage do tuer et d'exposer les enfants: «C'est une injustice, dit Sénèque, d'engendrer des enfants pour les exposer et les abandonner à la charité du public.» ? «Le pouvoir paternel, disait l'empereur Adrien, consiste dans l'amour et non dans l'atrocité.» Mêmé les déclamations des rhéteurs sont pleines de protestations contre l'abus du pouvoir paternel. Le philosophe Musonius défendait aussi l'indépendance et la conscience des enfants contre l'immoralité des parents, et il admettait, dans ce cas, la désobéissance «En obéissant à ton père, tu n'obéis qu'à un mortel; en philosophant, tu n'obéis qu'à Dieu; le choix est-il donc difficile?» On commençait aussi à comprendre que l'abus du pouvoir paternel était en même temps l'anéantissement du droit de la mère. Cet enfant, dont le père disposait souverainement, n'était-il pas aussi l'enfant de la mère? «Quoi donc! disait un rhéteur, la femme ne possédera-t-elle que par la douleur ces enfants, qui ont tiré de ses entrailles la plus grande partie de leur sang et de leur vie? Exclue de tous les conseils, où l'on ordonne de leur jeunesse, où l'on dispose de leur sort, écartée comme une étrangère, elle ne sentira qu'ils lui appartiennent, ainsi qu'à son mari, que par ses regrets et par ses larmes.» En même temps qu'ils relevaient le rôle de la mère, les sages et les philosophes relevaient aussi la dignité et la pureté de la femme, en lui demandant en même temps des devoirs plus élevés. Ce n'était pas seulement la fidélité du corps, mais celle de l'âme qu'ils réclamaient «Je n'appellerai point chaste, disait Sénèque, la femme qui ne garde la vertu que par crainte, et non par respect pour elle-même.» Favorinus, philosophe stoïcien, anticipe sur J.-J. Rousseau pour imposer aux mères le devoir de nourrir leurs enfants: «Quel est, disait-il, cette espèce de maternité imparfaite, de demi-maternité qui consiste à enfanter et à rejeter loin de soi le fruit de ses entrailles. Crois-tu que la nature ait donné les mamelles à la femme non pour nourrir ses enfants, mais pour lui orner la poitrine?» Un déclamateur disait encore en parlant de l'amour de la mère pour ses enfants: «Elle les voit et les aime, non par les yeux, mais par le coeur. Pour toute mère, il y a dans un fils je ne sais quoi de plus beau que l'homme.»

En même temps que la philosophie antique s'élevait à l'idée de la famille dans sa pureté, en même temps se développaient en elle l'idée et le sentiment de l'humanité. Par exemple, la pitié et la compassion, dont on fait d'ordinaire un sentiment exclusivement chrétien, trouve des accents vifs et touchants dans les écrivains de l'époque impériale, qu'on ne rencontrerait pas auparavant. «Y a-t-il un sentiment meilleur que la compassion, dit Quintilien... Dieu veut que nous nous secourions mutuellement... Secourir les malheureux, c'est bien mériter des choses humaines... L'humanité est le mystère le plus grand et le plus sacré.» Juvénal dit d'une manière encore plus vive et plus touchante: «La nature manifeste qu'elle donne aux hommes un c?ur sensible, en lui donnant des larmes. Quel est l'homme de bien qui regarde les maux d'autrui comme lui étant étrangers?» Cette sensibilité conduisait à la tolérance et à l'indulgence: «Personne n'est exempt de fautes; nous avons tous péché, disait un rhéteur, nemo sine vitia, omnes peccarimus. Un poète s'écrie: «Malheureux? quand aimerez-vous? Age infelix! Quando amatis?» De là le pardon des injures. «Une âme humaine, dit Mare-Aitrèle, est comme un cours d'eau pure, qu'un passant s'aviserait de maudire. La source ne continue pas moins à lui ofirir une boisson salutaire, et, s'il y jette de la boue et du fumier, elle se hâte de les rejeter sans en devenir plus nuisible.»

L'amour des hommes et la bienfaisance, voilà une nouvelle vertu, peu connue de l'antiquité classique: «Le plus grand malheur, dit Juvénal, c'est de n'aimer personne et de n'être aimé de personne.» Plutarque dit également: «Ne pas tirer vengeance d'un ennemi, c'est humanité, mais en avoir compassion et le secourir, c'est bonté.» Un rhéteur disait également: «Mais c'est mon ennemi. Eh! quelle gloire y aurait-il à n'avoir compassion que d'un ami?» Enfin, nous trouvons dans Sénèque des doctrines tellement chrétiennes, qu'on les a crues inspirées par saint Paul, et qu'un père de l'Église l'appelait notre Sénèque, Seneca noster: «C'est une loi, dit-il, d'accorder aux autres ce que vous réclameriez pour vous-même. Sois compatissant et miséricordieux, car la fortune est changeante... C'est un homme et vous ne voudriez pas que je le soutienne et que je le nourrisse? C'est un devoir de donner l'aumône à un mendiant, de jeter un peu de terre sur un cadavre non enseveli, de tendre la main à ceux qui sont tombés 24.»

En résumé, nous dit M. Denis, «l'unité du genre humain, l'égalité des hommes, l'égale dignité de l'homme et de la femme, le respect des droits des conjoints et des enfants, la bienveillance, l'amour, la pureté dans la famille, la tolérance et la charité envers nos semblables, l'humanité en toute circonstance et même dans la terrible nécessité de punir de mort les criminels, voilà le fonds d'idées qui remplit les livres des derniers stoïciens.»

Cette philosophie ressemble à notre philosophie du XVIII</font><font face="Times New Roman">e siècle. Elle en a la libéralité, la générosité, l'étendue. Évidemment le genre humain était mûr pour la doctrine de l'amour et de la charité.


Notes
1. Grandeur et décadence des Romains, ch. XVI .
2. Denis, Histoire des doctrines morales de l'antiquité, t. I p. 343.
3. Voir Thiaucourt, Essai sur les Traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecques (Paris 1885), p. 28.
4. Voy. Cicér. De legibus , 1. I, tout entier.
5. Zénon (D. 1. VII, 4, 37), et, avant lui, Chrysippe (D. 1. VII, 131), fidèles en cela aux traditions du cynisme, soutenaient à la fois le communisme et le cosmopolitisme.
6. Marc. Aur.1. XII, xxx.
7. lb., 1. IX, ix.
8. Ib., 1. IV, xxiv.
9. Ib., 1. VI, liv..
10. lb., l. VIII, xxxiv.
11. Cic. De offic., 1. III, vi.
12. Marc. Aur., 1. IX
13. M. Egger, dans son curieux mémoire sur les Traités publics dans l'antiquité, qui est en réalité une vraie histoire du droit des gens chez les anciens, fait remarquer avec raison (p. 96) que le mot jus gentium , chez les Latins, ne signifie pas seulement les règles de droit commun chez les peuples, en opposition au droit civil des Romains, mais encore le droit que les peuples observent les uns à l'égard des autres.
14. De offic. I, xi.
15. Ib. I, x
16. Ib., 1, xi
17. 1, x.
18. On sait qu'hostis avait les deux sens.
19. Voici le texte de Zénon: «Il, y a, dit-il, tel esclavage qui vient de la conquête, et tel autre qui vient d'un achat; à l'un et à l'autre correspond le droit du maitre, et ce droit est mauvais.» (Diog. Laert. VII, 1, 122).
20. Sén. ad. Luc. 47.
21. Arr. Ent. d'Épic. , II, 8,
22. Voir Denis, Ouv. cit. tom II, p. 112 et suivantes, et surtout le développement de ce beau chapitre intitulé; État moral et social du monde grec et romain.
23. Stobée, LX, 25.
24. Denis, p. 191.


Source
P</font><font size="1" face="Times New Roman">AUL J</font><font size="1" face="Times New Roman">ANET, Histoire de la science politique dans ses rapports avec la science morale, Paris, Félix Alcan, 1887



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